[Critique] Cannibal Holocaust

1980, réalisé par Ruggiero Deodato
Note : 6 / 10
Barème du gore

Trouillomètre

Précurseur dans le faux documentaire d’allure authentique, Cannibal Holocaust a une réputation pour le moins sulfureuse. Interdit dans pas moins de 33 pays, le film a bénéficié d’une sortie en version restaurée en 2001. Signe de reconnaissance tardive d’un chef-d’œuvre ?

Cannibal Holocaust est le genre de film qui, à partir d’un scandale et d’une interdiction, voit se développer dans son orbite des légendes plus ou moins farfelues, souvent colportées par des gens qui n’ont, en fait, jamais vu le film. S’il est vrai que le réalisateur Ruggiero Deodato dut se défendre devant les tribunaux, jamais il n’a été jugé coupable de meurtre. En effet, il avait été arrêté non seulement pour obscénité, mais aussi parce qu’il était suspecté d’avoir réellement fait exécuter ses acteurs devant la caméra. Accusation absurde a priori… Deux éléments ont pu cependant jeter le trouble. D’abord, l’ambiguïté du film, bien sûr, qui joue assez habilement avec le bon sens du spectateur, contraint de remettre perpétuellement en question ce qu’il voit et qui est présenté comme réel. Deuxième source de confusion : des animaux sauvages sont réellement mis à mort à l’écran*. Lorsque, dans la scène suivante, c’est un être humain qui est violé puis sauvagement assassiné, il y a évidemment de quoi se poser des questions. Deodato se défendit donc en donnant la preuve qu’il avait respecté les quotas de chasse et en faisant se présenter les trois acteurs – prétendument morts – en bonne santé.

Reste que le film fut néanmoins banni pendant trois ans en Italie à cause des exécutions d’animaux et ne sortit aux Etats-Unis qu’en 1985. Qu’est-ce qui justifia une telle méfiance ? Simplement, au-delà du doute sur la réalité des violences perpétrées, Cannibal Holocaust est extrêmement choquant parce qu’il donne à voir des actes répugnants. Des gens sont ainsi brûlés vifs, découpés vivants, violés, mutilés et sommairement exécutés avec une crudité qui a de quoi mettre mal à l’aise l’amateur le plus assidu de snuff movies. S’il ne fait aucun doute que toutes ces scènes étaient jouées, le réalisme qui les entoure les rend vraiment dérangeantes.

Le film se présente, pour ainsi dire, en diptyque. Il y a d’abord l’expédition dans la jungle d’un professeur d’anthropologie, accompagné de militaires, pour retrouver quatre jeunes gens disparus. Ils découvriront que ces jeunes sont tous morts et, après avoir gagné la confiance d’une tribu cannibale, obtiennent les bandes filmées par les quatre occidentaux jusqu’au moment de leur exécution. La deuxième partie consiste en un montage de ces bandes dans lequel on découvre que ces jeunes écervelés avaient bien mérité de se faire réduire en charpie. Ils violent et tuent sans aucun scrupule, avec une méchanceté si poussée qu’elle y perd en crédibilité. Cette construction, d’aspect confus, permet en fait de créer un crescendo dans l’horreur (les actes des occidentaux surpassant ceux des indigènes).

Pour Deodato, toutes ces horreurs ne sont pas gratuites, mais servent un message moral certes tout à son honneur mais qui, hélas, est excessivement, maladroitement appuyé. Ce message se résume à une question simple : qui sont les vrais sauvages ? Les tribus cannibales (ou supposées) ou les quatre jeunes occidentaux en quête de sensations fortes et de gloire et qui, pour une image percutante, sont prêts à torturer ? La réponse va de soi… un peu trop d’ailleurs. En voulant bien faire, Deodato en a trop fait : les tribus dites « primitives » sont caricaturales (aucun être humain ne trouve plus facile de se déplacer comme un singe qu’en se tenant droit), les occidentaux bien trop arrogants et sans scrupule, et la morale bien trop insistante. On croirait qu’on nous met un panneau sous le nez : « ce film est ultra violent, mais c’est pour vous montrer à quel point nous, occidentaux, sommes des brutes qui s’ignorent. » Bref, le tout manque de crédibilité. Même le professeur d’anthropologie a l’air un peu con avec sa pipe toujours vissée à sa bouche. Au moins Deodato avait-il un propos, à défaut d’être à-propos.

Peut-être fatigué par l’interminable polémique qui a accompagné son film, Deodato aurait dit regretter et souhaiter ne l’avoir jamais réalisé. Avec du recul, et en sachant parfaitement que seules les exécutions d’animaux étaient réelles, on peut cependant dire de Cannibal Holocaust que c’est un film plus intelligent qu’il n’y parait mais qui, en voulant échapper à certains stéréotypes, s’est engouffré la tête la première dans d’autres. Pourtant, il vaut véritablement la peine d’être vu. Non que ce soit un chef-d’œuvre ; mais il a incontestablement marqué l’histoire du cinéma.

* : Deodato regretterait en particulier ces exécutions d’animaux. Il faut cependant remarquer qu’à chaque fois, même si leur corps est démembré (comme celui de la tortue) par après, ils sont mis à mort de manière à ce qu’ils souffrent le moins possible. D’après moi, ces exécutions devant la caméra sont une forme de provocation à l’égard de tous les hypocrites dont Deodato attendait justement qu’ils s’indignent. Car au fond, on tue des animaux, souvent même pas pour les manger. Pourquoi cela deviendrait-il choquant seulement une fois capturé à l’écran ?