
2010, réalisé par Philip Ridley
Note : 8/10
Barème du gore :
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Trouillomètre :
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Philip Ridley n’est pas ce que l’on pourrait appeler un réalisateur prolifique : son précédent film (The Passion of Darkly Noon) date de 1995. Ces quinze ans d’absence ne l’ont pas, semble-t-il, effacé de la mémoire du public, au vu des cris d’enthousiasme poussés à l’apparition de son nom au générique. Aura-t-il comblé les attentes ?

Au-delà de toute espérance, si l’on peut dire. Heartless est une œuvre à l’esthétique magnifique et au scénario poussé. L’histoire est, d’un certain point de vue, comparable à celle de Donnie Darko : tout le déroulement de l’action est perçu au travers du héros principal, dont toutes les cases, on le comprend assez vite, ne sont pas à leur place. Les apparitions fantastiques, souvent terrifiantes, qui se manifestent à lui sont, jusqu’à nouvel ordre, réelles. Donnie Darko choisissait de laisser planer le doute le plus absolu, Heartless fournira quant à lui une réponse.

Jamie est un jeune homme timide qui vit chez sa mère et n’a jamais connu l’amour. Il a une bonne raison (selon lui) d’être méfiant à l’égard du monde extérieur : une partie de son visage et de son corps sont marqués par des taches de naissance rouges. A ce sujet, le film introduit une réflexion intéressante sur la subjectivité de chacun envers son propre physique. D’ailleurs, objectivement, ces taches ne le rendent pas moche, se dit-on lorsque Jamie apparaît à l’écran. Tandis qu’un gang sème la terreur dans le quartier de Jamie (nous sommes dans la banlieue de Londres), celui-ci est le témoin d’actes horribles commis par des humanoïdes encapuchonnés, au visage reptilien. Lorsque sa mère se fera tuer par ces mêmes créatures, Jamie ira vendre son âme à un certain « Papa B » (qui ressemble étrangement à Satan), en échange de quoi ses marques disparaîtront.

Sans développer le scénario en détail, notons la variété des thèmes abordés : l’amour, la confiance en soi, la peur, la violence, etc. Le tout avec parfois un humour noir des plus délicieux ; l’Homme d’Armes (Weapons Man), magistralement interprété par Eddie Marsan, insuffle un cynisme parfaitement décapant. Chacun tirera sans doute des conclusions morales différentes, mais le message central semble être que la peur engendre la violence. Peut-être le film est-il parfois trop explicite. Néanmoins, il actualise efficacement un thème ancien, celui de vendre son âme au diable.

Quant à la réalisation, elle est simplement magnifique. Les banlieues de Londres semblent particulièrement inhospitalières, comme une jungle de béton hors du temps. Cette ambiance oppressante doit beaucoup à la photo du film, qui sublime le chaos urbain. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si toute la famille de Jamie est photographe de profession, et ce de père en fils. Cette activité était pour Jamie un refuge – comme en témoigne symboliquement la première scène où le boitier cache la marque de son visage – jusqu’à ce que la violence qui l’entoure deviennent insupportable.

Film ambitieux, très personnel, Heartless séduit par sa plastique générale – Jamie (Jim Sturgess) et Tia (Clémence Poésy), deux vraies « belles personnes », forment un superbe couple à l’écran – et fait réfléchir, notamment à la violence quotidienne des villes, en injectant une bonne dose de subjectivité bienvenue. Cependant, le film fournit peut-être trop d’explications, même indirectes, et propose même une sorte de dénouement, façon enquête policière, là où l’on aurait préféré interpréter et réinterpréter… La puissance du fantastique ne réside-t-elle pas avant tout dans la part d’ombre qu’elle laisse à chacun le soin d’explorer ?
Une bien belle surprise, enivrant, sincère.