Défense d’afficher #1 – Cannibal Ferox


Affiche italienne pour Cannibal Ferox (1980), de Umberto Lenzi. 71 x 33 cm.
Cliquez sur l’affiche pour voir l’affiche et son commentaire en « mode cinéma » !

Avec Cannibal Ferox, Umberto Lenzi clôturait un sous-genre qu’il avait lui-même inauguré huit ans plus tôt avec Il Paese Del Sesso Selvaggio et dont le représentant le plus connu aujourd’hui est Cannibal Holocaust, de Ruggiero Deodato (1979).

Cannibal Ferox

L’affiche de Cannibal Ferox est un véritable manifeste de ce sous-genre, auquel Deodato donna ses lettres de noblesse. La composition est divisée en deux parties (supérieur et inférieure) de taille presque égale, dans un format qui rappelle une pellicule de film. Cela permet d’imprimer un certain dynamisme (une pellicule est souvent en train de défiler) à la composition, par ailleurs assez statique, les personnages étant figés dans des positions évocatrices et dramatiques.

La partie supérieure se présente comme un tableau, comme une scène fictive qui aurait été extraite du film. La « caméra » est ici placée au niveau du sol et même sous la ligne de sol, au même niveau que la victime allongée, alors que du bourreau n’apparaissent que les jambes et la machette. Le spectateur se retrouve ainsi les yeux dans les yeux avec la victime qui semble le prendre à témoin, tendant sa main dans un ultime geste de désespoir. Cette main va même jusqu’à sortir du cadre, brusque irruption dans la réalité qui implique encore davantage le spectateur dans le drame qui est en train de se jouer.

La femme en avant plan n’existe pas : aucune des actrices du film n’a de formes aussi avantageuses. Zora Kerowa a beau avoir les cheveux blonds, on est loin de la crinière qu’arbore la femme de l’affiche. Cela nous rappelle qu’une affiche sert avant tout à attirer le chaland, en l’occurrence le chaland mâle. Cette propension à montrer de la chair fraîche pour attirer l’attention se marque dans l’angle de vue choisi pour représenter la victime, un angle de vue qui disons-le clairement, permet d’en voir un maximum. Le peu de vêtement qui reste est déchiré et la position de la jeune femme est, malgré l’horreur de la situation, particulièrement érotique. Du sang coule sur le corps dénudé, soulignant ses formes, sans qu’il y ait de blessures apparentes. Tout juste peut-on distinguer une petite coupure au mollet gauche. Il s’agit de montrer la violence de la scène sans abîmer ce qui fait le principal attrait de l’affiche.

Néanmoins, si sexe il y a, il s’accompagne de violence et c’est ce que nous rappelle la machette que tient le cannibale de manière assez suggestive. Cette machette est par ailleurs souillée de sang, ce qui souligne encore la menace : la lame a déjà servi et va encore servir.

A l’arrière-plan, une autre femme, la corde au cou, semble se débattre dans une situation encore prétexte à une position érotique : le corps est dénudé et cambré, à nouveau de façon très suggestive. A l’inverse, le cannibale est presque statique, et on aurait bien du mal à discerner le moindre soupçon de violence entre les deux personnages de l’arrière-plan. Maladresse de l’artiste ? Sans doute pas : la passivité de l’agresseur renforce ici, par contraste, la présence de la victime au visage crispé, plein d’effroi. Les visages des cannibales sont, eux, invisibles. Un anonymat qui renforce le caractère étrange et menaçant de ces agresseurs qui, faut-il le rappeler, sont des anthropophages ! Rien dans le tableau ne rappelle explicitement cet aspect-là. Sans doute le titre était-il déjà suffisant.

La peau sombre des agresseurs et l’obscurité du tableau achèvent de mettre en valeur les corps féminins, très clairs. Une lumière rasante crée un fin liseré blanc qui souligne les formes des personnages. On devine en arrière-plan un soleil couchant. Tout un symbole : après la lumière, les ténèbres et la mort.

On distingue au moins deux grandes lignes de force : l’une constituée de la jambe gauche de la victime et de la jambe droite de l’agresseur, l’autre de la machette, ligne oblique qui coupe la composition comme la lame s’apprête à trancher la gorge de la jeune femme.

Dans la partie inférieure, le titre apparaît en relief et constitue, avec le visage de la femme et sa main tendue hors du cadre, un appel à l’attention du spectateur. Le dégradé donne un certain dynamisme au texte, qui semble se remplir de sang sous nos yeux.